Li Kunwu, la sève, non la ligne

Encre de Chine, papier de mûrier, paume, pouce, pinceau, eau, Li Kunwu est prêt, la tête pleine de ses souvenirs d’enfants qu’il fait bourgeonner au bout de sa pulpe, ses doigts d’adulte. Sa mémoire est profonde. À rebours de ce présent qui n’en a plus guère aujourd’hui.

Le lettré (第三者) Encre de Chine, 80 X 80 cm, Li Kunwu, 2013. (Collection privée)

« Bu po bu li ! » « Sans destruction, pas de construction » claironnait Mao Zedong pendant la Révolution culturelle. « Cent destructions mille constructions » reprirent en cœur les tenants d’une autre idéologie. Années 80 ; le libéralisme sonnait le grand chambardement. Au cœur de sa croissance, le moteur économique de l’immobilier. « Mais quand le bâtiment va tout va !" n’est-ce pas. Pas un quartier ne fut épargné. Ses habitants expropriés.

Li Kunwu se rappelle.

Le diseur de bonnes aventures, 35 X 35 cm-求卦算命 - Li Kunwu, 2009

Cette Chine qu’il ne cesse plastiquement d’évoquer est la région de son enfance : le Yunnan et Kunming sa capitale régionale et ville natale. Cette Chine semi urbaine, bras dessus, bras dessous, s’en allait toujours avec la campagne. Kunming, bruissait de mille gestes ; de ceux qui font l’urbanité ; pas encore l’urbanisation.
Observer ses dessins : les maisons bourgeonnent comme des fruits mûrs ; le bois est gorgé de cette sève aussi capricieuse qu’un printemps ; il n’y a pas de dehors ni de dedans, mais souvent dedans en dehors avec la cour pour premier étage; les toilettes ne sont pas au fond du couloir mais au bout de la rue. Tout le monde cahote dans une étouffante fraternité à l’aune des activités de chacun. Car il faut bien gagner sa vie. Et ce n’est jamais simple quelle que soit l’époque.

Tous au bout du fil (-与时俱进), Encre de Chine, 35 X 35 cm, Li Kunwu, 2013

Mais la vie déborde; pour un plan milles perspectives. Li Kunwu est ubiquiste pour montrer et dire encore, toujours l’essentiel. La vie, cette vie irréductible au trait, à un trait, un angle, une face, un côté, une surface. Ici tout foisonne, tout fourmille comme ces ambiances de marché qui sont encore là ; bourdonnantes bien qu’étouffées par les lignes froides et équarries de ces grands immeubles qui font de l’ombre. À chacun.

Li se rappelle.

Moins que la ligne c’est la sève brouillonne qui bouillonne sur ce papier de riz, gonfle le trait, tire la ligne jusqu’à la ligne de vie; dessinant, griffonnant, griffant, déchirant parfois, souvent les nervures, la peau, le grain du papier. Mais Li rustine, ravale, ravaude, rapièce à coups de petits papiers collés, perchés, paumés – avec la paume - comme un sparadrap le genou écorché. Li se souvient. Il voit encore et veut tout montrer de sa ville, la ville, hommes, femmes, enfants, ils sont tous là, avec souvent un chien, la truffe à portée de pavé qui flaire comme pour faire renifler à nous aussi ces frottements de vie, toutes ces petites scènes populaires tirées du quotidien qui généralement indiffère...
Mais non, pas là car les maisons étaient encore faites à l’échelle des hommes qui se souciaient des lumières et se souvenaient des saisons. Pour mille raisons.

L’aube sur Dongjie (Kunming) (东街之晨) - Encre de Chine, 160 X 160 cm, Li Kunwu, 2009. (Collection privée)

Mais cette Chine est révolue; happée par ces flux urbains qui emportent tout très haut ; jamais pourtant très loin ; banals et laids car pensés, rationalisés, carroyés au cordeau pour transformer les espaces en espèces sonnantes et trébuchantes; transformer les rues en linéaires, faire ressembler les villes chinoises aux villes du monde entier, aiguillonnées par le merchandising, uniforme et polyglotte pour conditionner en tous lieux, en tous genres chacun de nos comportements.

Li Kunwu nous rappelle aujourd’hui cet autre temps ; le sien, le nôtre ? Ce temps où un habitant ne se confondait pas avec un consommateur ; ce temps qu’on prenait pour vivre. Tout simplement. Et qu’il nous donne à voir, à revoir ; à sentir ; à prendre aussi. Loin de notre urgence à faire semblant de vivre.

Prières du nouvel an (拜年), Encre de Chine,35 cm X 35 cm, Li Kunwu, 2010

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