Douglas Gorsline, 8 semaines chinoises Clés de contexte historique

Quand Douglas Gorsline se rend en Chine pendant près de huit semaines entre fin septembre et fin novembre 1973, la situation politique est des plus complexes.

Le Grand bond en avant (1958-1961) a débouché sur la pire des famines que la Chine a connue (30 à 40 millions de morts). La Révolution culturelle qui suit (mai 1966-avril 1969) engendre désordre et chaos dans une surenchère d’idéologies qui finissent par inquiéter jusqu’à leurs promoteurs eux mêmes et le premier d’entre eux : le président Mao Zedong. Son plus proche compagnon d’armes Lin Biao vient d’être appelé pour lui succéder lors du dernier congrès du Parti communiste chinois (avril 1969).

Pour Mao il est urgent de reprendre la main (le maréchal Lin Biao décédera dans un très opportun accident d’avion en 1971); de faire cesser tous ces minis guerres civiles alimentées par les multiples comités révolutionnaires. L’heure est d’autant plus pressante que le temps n’est plus non plus au beau fixe avec le Grand frère soviétique. En mars 1969 de graves accrochages entre gardes-frontières chinois et soviétiques ont fait craindre le pire. Si le retour à l’ordre doit s’imposer, les factions sont nombreuses à se disputer le pouvoir d’un leader vieillissant.

En 1970 Mao Zedong n’a plus que six ans à vivre (il meurt le 9 septembre 1976). Dans ce climat délétère on se demande bien sûr comment un peintre américain de surcroît (pays du maccarthysme) a t-il pu se rendre dans cette Chine effervescente et communiste ?
En fait l’éloignement avec l’Union Soviétique pousse Mao à se rapprocher des Etats-Unis.
Et le 10 juillet 1971, après deux ans de tractations secrètes, Henri Kissinger, le secrétaire d’état américain, rencontre Mao à Pékin. Une invitation officielle est alors lancée au président Richard Nixon, connu pourtant pour ses positions anticommunistes. On est en pleine guerre du Vietnam (1963-1975).

Artisan de ces négociations le journaliste américain Edgar Snow (1905-1972). Sympathisant communiste, Snow connaît bien le Grand Timonier. Il est le premier journaliste occidental à l’interviewer et ce dès les années 1930. Pendant plus de quatre mois il vit aux côtés de Mao Zedong, à Yan’an dans cette province du Shaanxi, où, au fond de ces cavernes creusées dans le lœss, l’idéologie forgée dans la gangue, s’élève progressivement le futur quartier général de la révolution chinoise.

Publié en 1937, L’Etoile rouge sur la Chine sera le premier témoignage révélant le futur fondateur et dirigeant de la République populaire de Chine. Sa première tribune internationale pour Mao. Snow premier héraut de Mao.

Quand Nixon, fin février 1972, rend enfin visite à Mao, Edgard Snow est décédé depuis une semaine.

Étrange ironie du sort que le Grand Timonier a probablement voulu assourdir un peu en invitant un an plus tard sa veuve Lois Wheeler Snow. Gratifiée par Pékin du titre honorifique de «grande amie de la Chine», celle qui avait participé à la fondation du célèbre Actors Studio de New York n’eut probablement aucune peine à se faire accompagner par un vieil ami, - ami du couple de longue date - artiste peintre, impatient de croquer cette Chine dont on lui avait tant parlé.

Douglas Gorsline devenait ainsi le premier peintre américain invité par le gouvernement chinois à se rendre en Chine pour enregistrer à son tour ses scènes de vie contemporaines.

Philippe Pataud-Célérier

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